Intervention d'Ursula von der Leyen, Ministre fédérale de la Défense d'Allemagne

Chère Florence,
messieurs les Présidents,
Monsieur Darrason,

C’est une grande joie et un grand honneur pour moi de pouvoir prendre la parole ici à Paris.
L’université d’été a une fière tradition.
Elle crée, en matière de politique de défense, une « communauté » favorisant l’échange d’idées et d’arguments. Aujourd’hui en Europe, nous avons plus que jamais besoin de tels discussions. Car nous ne pouvons affronter les tâches qui sont devant nous qu’en menant une coopération étroite et empreinte de confiance par-delà les frontières nationales.

Ainsi, je voudrais vous présenter quelques thèses.
L’Europe qui protège – cette formule employée par le Président de la République Emmanuel Macron a également été reprise par la présidence autrichienne du Conseil. Elle reflète exactement ce qu’est la volonté des hommes et femmes en Europe et ce que sont les attentes d’un grand nombre de personnes hors de l’Europe. De quelle Europe s’agit-il ? L’année prochaine, nous allons commémorer une grande date de l’histoire européenne : le trentenaire de la chute du mur de Berlin, la fin de la division de mon pays et la fin de la partition douloureuse de notre continent. Depuis, 30 excellentes années se sont écoulées pour l’Europe. Dans de nombreux pays, des millions de personnes se sont libérées et vivent désormais en démocratie. Mais aujourd’hui, cette Europe subit d’énormes pressions et se trouve peut-être, 30 ans après la chute du mur, devant un nouveau tournant. C’est la mondialisation qu’il faut maitriser. Et c’est le retrait national qu’il faut surmonter. Les symptomes sont le Brexit ou la crise migratoire ….
Pour cela, malgré tout l’intérêt que nous attachons à notre engagement concernant la future coopération dans le cadre de la politique de défense, il ne faut jamais perdre de vue l’Europe avec ses lignes de fracture. Cette « Europe qui protège » doit aider à surmonter les lignes de fracture et aspirer à une Europe qui, un jour, sera vraiment « whole and free » comme nous l’avons espéré en 1989.
Alors l’Europe qui protège –comment protéger ? Une « autonomie stratégique » bien comprise – ce qui constitue le thème de notre soirée aujourd’hui – est donc l’exigence que nous devons nous fixer. Qui dit « autonomie stratégique » devra dire également : il faut changer le statu quo. C’est une approche très ambitieuse. Et également cohérente puisqu’elle s’appuie sur notre analyse commune de la situation stratégique. Une analyse objective de la situation stratégique conduit également à la conclusion que l’OTAN reste indispensable pour la défense collectiveet la sécurité de l’Europe. Cela ne va pas changer, même si le gouvernement américain actuel veille plus jalousement sur les intérêts de son pays et que la Maison-Blanche communique sur un ton plus acerbe et cavalier. Or, notre ligne directrice commune, des deux côtés de l’Atlantique, reste l’idée de la liberté et de la démocratie. Et je suis convaincue que cette idée a encore de beaux jours devant elle aux États-Unis.

Et puisque l’OTAN, en raison des capacités dont elle dispose, reste à terme indispensable - le principe de défense collective au sein de l’OTAN, tel que défini dans l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord, est applicable. Et en ce qui concerne l’Union Européenne, l’article 42/7 était invoqué une fois par la France en 2015, après les horribles attaques terroristes à Paris. L’Allemagne a réagi immédiatement. Et oui, il me reste très logique de réfléchir sur cet article profondément au plan bilatéral et Européen. C’est pour cela que nous nous sommes fixé l’objectif, en tant que gouvernement fédéral, de rester transatlantiques et en même temps de devenir plus européens. En ce sens, « l’autonomie stratégique » ne signifie pas se détourner de quelque chose, mais être libre de se tourner vers quelque chose : Vers l’Union européenne de défense. L’Union européenne de défense constitue le bon choix pour renforcer la capacité d’action de l’Europe. Ce que j’appelle « l’Union européenne de défense » est connu en France sous la dénomination « l’Europe de la défense ». Sur le fond, cela ne fait cependant aucune différence.
Car les deux notions s’inspirent de la même manière du cadre proposé par le Président Emmanuel Macron : « Une Europe qui protège ». Les citoyennes et citoyens veulent une Europe qui les protège – eux et leurs sociétés ouvertes.
Et une Europe qui garantit cette protection gagne également la confiance de ses citoyens.  « Une Europe qui protège » : cela dépasse largement le seul domaine de la politique de sécurité et de défense. Mais la sécurité et la défense sont un élément central de cette mission d’avenir européenne.
Pour cette raison, nous avons pris des mesures concrètes au sein de l’Union européenne :
- Nous avons créé la PESCO. Ce cadre nous permet des projets communs et de mieux coordonner notre planification en matière de défense.
- Nous avons créé le Fonds européen de la défense. Pour la première fois il y a de la monnaie européenne pour la défense! 13 milliards d’euros de la commission pour la période de 2021 à 2027 pour la recherche, le développement et l’acquisition conjointes. Ce cadre nous aide à surmonter la dispersion coûteuse et inefficace de nos efforts de défense nationaux.
- Et nous travaillons à la création d’un quartier général civilo-militaire européen. Voici la preuve que l’Europe est capable de s’avancer. Voici la preuve que nous sommes capables de donner des réponses cohérentes et ensemble.

Finalement :
Pour être cohérent nous avons besoin de l’Initiative européenne d’intervention. La PESCO, le fonds européen de la défense et le quartier général civilo-militaire accélèrent notamment le renforcement des capacités militaires en Europe. L’Initiative européenne d’intervention complète et étend cette évolution en visant l’émergence, en Europe, d’une culture stratégique commune. Elle aspire à une Europe « willing and able ». La France mérite nos remerciements et notre reconnaissance pour avoir imaginé cette initiative. Merci également pour votre dynamisme grâce auquel vous avez fait avancer ce concept si utile. La capacité d’agir militairement doit s’inscrire dans un contexte tant politique que stratégique. Il est donc tout à fait approprié que des partenaires européens comme la Grande-Bretagne et le Danemark - qui ne font pas partie de la PSDC - participent également à cette initiative. Le thème évoqué d’une culture stratégique européenne m’amène entre autres à répondre à la question de savoir ce que nous, Européens, voulons et devons protéger.

Ce sont nos sociétés libres qui, par le jeu d’une concurrence démocratique et dans le respect de la dignité humaine, assurent l’équilibre des intérêts et créent de la prospérité. C’est exactement cette vérité qui me rappelle le changement d’époque vécu, il y a trente ans, après la chute du mur de Berlin. Nous serons appelés à réfléchir aux conséquences entraînées sur notre capacité de défense par les réalités du monde numérique qui viennent fissurer, de manière énéralement inaperçue, les remparts classiques, y compris les plus épais, de notre défense.
Il nous reviendra de définir comment contrer les dangers hybrides auxquels notre continent si vulnérable est massivement exposé en raison de notre mode de vie ouvert et libre. Il faudra voir comment nous pourrons faire converger notre action avec les mesures en matière de développement. L’Union européenne aurait, à cet égard, un avantage stratégique unique au monde, car nous pourrions, à Bruxelles même, prendre des décisions à la fois en matière diplomatique, militaire ou en politique de développement – pour ainsi dire d’un seul coup. L’Europe qui protège - il s’agit d’une tâche dont nous devrions aborder, dès aujourd’hui, la réalisation. Cette université d’été en est également une excellente occasion.

Je vous remercie.

Intervention de Florence Parly, Ministre des Armées de la France

Madame la ministre, chère Ursula,
Mesdames et messieurs, chers amis,
 
L’Université d’été de la Défense est un moment précieux.
Un moment rare, où toute notre communauté de défense se retrouve autour de défis communs, d’ambitions communes. Se retrouve autour d’une volonté partagée : préparer des Armées modernes.
Et des Armées modernes, ce sont des Armées qui laissent leur place à la jeunesse et à l’innovation. Mais ce sont aussi, et c’est précisément ce dont je veux vous parler ce soir, des Armées qui tendent pleinement la main à l’Europe.
Car, l’Europe de la défense, aujourd’hui, c’est un impératif.
Ce mot, je ne le prononce pas par idéologie ou par foi. Ce serait bien mal me connaître. L’Europe de la défense est un impératif : je le dis par pragmatisme, par réalisme, j’ai envie de dire, presque par constat. Ecoutons le Président des Etats-Unis, ou lisons ses tweets – je ne suis pas sectaire – sur les thèmes de l’Europe, de l’OTAN, sur la sécurité transatlantique. Ils indiquent tous, une chose très claire : nous ne pourrons pas nous abriter éternellement derrière le paravent américain.
Entendons-nous bien. Les Etats-Unis, dont je salue deux représentants du Congrès présents ici ce soir, sont nos alliés et amis, et notre préférence sera toujours de coopérer avec eux contre les menaces auxquelles nous faisons face, ensemble. Et l’Alliance atlantique reste et restera le pilier de la sécurité transatlantique. Mais le doute est aujourd’hui permis : les Etats-Unis seront-ils toujours à nos côtés, en tous lieux et en toutes circonstances ? Ne faut-il pas que l’Europe se réveille et assume davantage ses responsabilités, en matière de défense et de sécurité ?
Comme tous, j’aimerais croire qu’il ne s’agit que d’un moment précis, presque d’un mauvais alignement des planètes. Mais j’ai bien peur que si nous faisons ce pari, une douche froide nous attende. Un mouvement s’enclenche, peut-être inexorable qui ne dépend ni d’un chef d’Etat, ni du résultat d’une élection. Alors depuis des années, nous nous entendons pour dire que l’Europe de la défense est nécessaire. Pourtant, nous nous sommes bien longtemps contentés de la voir avancer à tous petits pas, légers, presque imperceptibles.
Mais l’histoire n’a pas dit son dernier mot. Les circonstances politiques et militaires changent, parfois très vite. Et si, demain, l’Europe se retrouvait seule, de quoi serait-elle capable ? C’est notre responsabilité aujourd’hui de nous poser cette question.
Menaces plus vives, stratégies agressives d’Etats puissances, partenaires moins fiables, affaissement du multilatéralisme : la prise de conscience des risques et de l’incertitude de notre environnement stratégique progresse en Europe.
Mais notre réponse collective est-elle pour autant, dans les faits, à la hauteur ? Depuis un an, nous avons progressé, renforcé nos partenariats et nous nous sommes rassemblées autour de projets concrets. Nous avons lancé et soutenons le Fonds européen de défense, dont le budget devrait considérablement augmenter pour soutenir l’effort de recherche et les développements capacitaires européens. Nous avons porté une Coopération structurée permanente ambitieuse, la CSP. D’habitude, je me méfie de ce genre d’acronymes. Mais ici, la liste des projets CSP est impressionnante et leur mise en œuvre marque une ambition nouvelle pour l’Europe. Nous avons lancé avec l’Allemagne et sept autres Etats européens capables militairement et volontaires politiquement, une Initiative européenne d’intervention, qui va développer, sur le long terme, une culture stratégique commune européenne et favoriser les déploiements communs.
Et si je ne les ai pas encore évoquées, chère Ursula, je n’oublie pas les accords historiques que nous avons conclus, France et Allemagne. Je peux le dire sans exagérer, nos deux Etats ont atteint un niveau de coopération inégalé en Europe. Nous déployons nos forces ensemble et au sein de la Brigade franco-allemande, des soldats allemands servent au Mali aux côtés de leurs frères d’armes français. Nous créerons demain à Evreux une unité binationale, dans le domaine critique du transport tactique.
Notre partenariat n’est pas éphémère. Il s’inscrit dans le temps long. Nos deux Nations ont ainsi décidé de s’unir, pour mettre leurs forces, leurs tissus industriels et leurs savoir-faire en commun, pour bâtir le système de combat aérien du futur et le char de combat du futur. Ce sont autant de projets structurants, d’ententes historiques mais aussi de projets ouverts vers les autres Etats européens. Notre partenariat est riche, large, divers. Il l’est tant que nous sommes en train de rédiger un nouveau Traité de l’Elysée, qui actera notamment l’ambition d’un rapprochement de nos cultures stratégiques en matière de défense, de sécurité et de renseignement.
La France et l’Allemagne se sont engagées, ensemble, pour la CSP, pour l’IEI, pour le Fonds européen de défense. Nous sommes côte à côte face à tous les défis. Alors, à côté de toi, Ursula, je le demande : et si on allait plus loin ? Nous pouvons le faire, nous devons le faire. C’est notre responsabilité de faire de l’autonomie stratégique une réalité. Mais nous devons aussi ensemble préparer la suite. Nous devons encore nous renforcer, nous endurcir, nous organiser : nous avons peu de temps pour transformer l’essai d’une Europe de la défense qui prend enfin forme, d’un Europe véritablement capable de protéger ses citoyens.
Entamons donc, comme nous y a appelé le Président de la République la semaine dernière, une véritable réflexion sur l’Europe et sa place dans notre sécurité. Menons un travail sur la solidarité européenne et l’article 42.7 dans toutes ses dimensions. Relançons la réflexion sur l’architecture européenne de sécurité. C’est à l’Europe de le faire : pas à des tiers !
Ensuite, relevons le défi de nos capacités et de nos opérations.
Le défi des équipements, c’est assurer la pleine autonomie de nos équipements. Construire une autonomie stratégique ne peut pas signifier se reposer constamment sur d’autres. Les projets que nous portons ensemble – et au sens large toutes les initiatives européennes – doivent renforcer notre autonomie opérationnelle, industrielle et politique.
Autre défi pour l’Europe de la défense : celui de coopérations souples, adaptables, pragmatiques. Ce sont de tels partenariats qui nous permettront de renforcer nos capacités d’action, notamment dans le domaine opérationnel, avec moins de lourdeur que dans le cadre institutionnel européen. Evitons les débats théoriques, multiplions les initiatives pratiques. Nous devons accroître nos capacités et développer notre coopération opérationnelle avec un double souci d’efficacité et d’impact dans le monde réel, dans le respect bien entendu de nos contraintes politiques et militaires. Je pense ici à l’Initiative Européenne d’Intervention. C’est un véritable modèle, qui permet d’agir dans tous les formats – y compris mais pas seulement celui d’une opération de l’UE - et d’éviter des blocages au grès des résultats électoraux.
Enfin, et c’est, je crois, l’indispensable prémisse à notre succès collectif, un enjeu clé sera de lutter contre la division des Européens. Certains sont tétanisés par la perspective d’un désengagement américain. Beaucoup de partenaires européens sont encore des passagers clandestins de la sécurité transatlantique, laissant à d’autres la charge d’investir et d’intervenir pour contrer les menaces ; d’autres, marqués par l’Histoire, estiment que seuls les Etats-Unis leur apporteront une garantie de sécurité crédible et pensent, à tort, que les progrès de l’Europe de la défense et de l’autonomie stratégique européenne nuiraient à cette garantie de sécurité. C’est évidemment faux : nous prendre en main ne veut pas dire tourner le dos à nos Alliés. C’est au contraire être des partenaires plus fiables, notamment au sein de l’OTAN et vis-à-vis de nos Alliés transatlantiques.
Certains voudront tout faire pour éviter l’inévitable, pendant que d’autres examineront plus calmement les conséquences, comme l’a fait récemment le Ministre des affaires étrangères allemand dans une tribune importante à Handelsblatt. Eviter la division sera l’une de nos tâches les plus centrales. Nous devons y œuvrer sans cesse : l’Europe a trop à y perdre. L’Europe de la défense, c’est l’avenir de notre protection, l’avenir de notre sécurité. Nous avons la chance d’avoir notre destin entre nos mains, profitons-en !
Merci à tous !